Christian Peter Photographe

Me Myself I

A l’épreuve de la distance.

Dans sa série d’autoportraits intitulée Me Myself I, Christian Peter se met en scène de façon multiple, incarnant plusieurs personnages dans des situations théâtrales qui évoquent la fragilité ou la disparition annoncée de l’artiste. Des histoires très courtes en quelque sorte. Dans leurs différentes apparitions, Me, Myself et I sont à la fois tragiques et dérisoires.
Les lignes tracées par les regards des personnages dans l’espace de la photographie construisent cet espace et font apparaître une très grande distance entre l’auteur de la photographie et la tragédie représentée. Cette même distance opère dans l’ensemble de l’œuvre de Christian Peter.

Pour la série Factory telling réalisée en 2013, il est retourné sur les sites des usines qu’il avait connues actives pour y saisir les jeux de lumière sur les surfaces architecturales. Les murs deviennent dorés ou argentés, des reflets tels des diamants. Ce qui reste de ces murs est le chant du cygne des usines mises hors service, des fragments d’un monde incroyablement pictural et graphique.

Ce travail de composition graphique presque abstrait est au centre du travail de Christian Peter.
Dans Abstractions faites, il superpose l’image du proche et du lointain d’un même paysage. La combinaison des deux images et l’abandon de la couleur au profit du noir et blanc vont en engendrer une troisième qui est bien plus que la somme des deux originelles. Le paysage se transforme en une surface dont la matière semble devenir un liquide dense, mobile et scintillant comme du mercure, le vif-argent. Le sol se liquéfie et l’horizon se brouille.
Plusieurs séries, notamment Horizon Tales, explorent et jouent des multiples formes de perturbation de la ligne d’horizon, aboutissant à la radicalité de La chute, commencée en 2017, qui réplique cette ligne tracée par le barrage de Breisach am Rhein, photographiée du même point de vue à différentes saisons. On retrouve le découpage de l’image, la brillance des surfaces, la picturalité et l’abstraction de Factory telling.

Plus explicite dans son titre, Memento mori rassemble des photos couleurs prises à des moments et dans des endroits différents, fixant l’impermanence des choses au travers d’un fragment de ciel tombé dans un champ, d’un poisson semblant quitter l’eau pour les nuages, d’un horizon qui bascule sur un chantier de construction routier ou d’un bateau (?) qui sombre dans un canal.
Saisissant ainsi de façon opportuniste mais avec délicatesse, soit dans un moment de grâce où tout conspire à lui donner cette image (Le sirocco de mai 2021), soit en guettant patiemment l’instant où la météo et la position du soleil lui seront favorables (Sky Fall), le moment et le mouvement d’un beau naufrage.
Cette dimension répétitive et esthétique, il la met en scène dans le diaporama animé du Merle Noir, qui de façon étrange et absurde s’acharne à vouloir franchir la vitre derrière laquelle le photographe saisit l’expression de cette vitalité obstinée comme un miroir de son propre travail.

Evelyne Loux